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Le ski hors-piste menace-t-il le caribou de la Gaspésie ?
Apercevoir un caribou en pleine descente de ski hors-piste semble être un moment magique et sans conséquence. Une étude scientifique menée dans le parc national de la Gaspésie montre pourtant que cette rencontre, même brève et sans contact, peut coûter cher à l'un des animaux les plus menacés du Québec.
Une population déjà au bord du gouffre
Le caribou montagnard de la Gaspésie, forme la dernière population de caribou montagnard à l'est du Canada. Ce troupeau isolé, confiné aux sommets du parc, a chuté de 63 % en trente ans et ne comptait plus qu'environ 70 individus en 2016 (Lesmerises et al., 2018). Les coupes intensifs, l'augmentation des populations des orignaux, suivie d'une hausse des populations de prédateurs comme le coyote et l'ours noir, a fortement réduit la survie et le recrutement de cette population déjà fragile.
Dans ce contexte, chaque source de stress supplémentaire compte, même celles qui semblent aussi inoffensives qu'une sortie de ski.
Ce que l'étude a mesuré
Une équipe de chercheurs a suivi vingt caribous équipés de colliers GPS pendant plus de deux ans, dans un secteur du parc qui chevauche une zone de ski hors-piste très fréquentée (Lesmerises et al., 2018). L'objectif : comparer l'utilisation du territoire par les caribous selon la présence ou l'absence de skieurs, plutôt que de se fier à une simple impression de terrain.
Cette rigueur avait sa raison d'être. Comme le résume le chercheur principal de l'étude, il est facile de penser qu'un skieur qui aperçoit un caribou prouve que l'animal ne fuit pas la présence humaine, mais l'observation directe ne révèle pas ce qui se passe dans les heures qui suivent (St-Laurent, cité dans Barclay, 2018).
Ce que révèlent les données
Les résultats sont clairs. Quand aucun skieur n'était présent, plus de 12 % des localisations GPS des caribous se trouvaient à l'intérieur de la zone de ski. Cette proportion chutait à 6 % lorsque des skieurs étaient présents (Lesmerises et al., 2018).
Le comportement des caribous suivait aussi un patron temporel précis. Dans les six premières heures suivant la présence de skieurs, les caribous ne montraient pas de déplacement significatif. Passé ce délai, ils quittaient la zone de ski pendant environ 48 heures pour se réfugier à basse altitude (Lesmerises et al., 2018). Le problème, c'est que ces habitats de basse altitude exposent davantage les caribous à la prédation par le coyote, ce qui transforme une simple fuite en un risque bien réel pour leur survie.
Pourquoi une activité aussi douce peut nuire autant
Le ski hors-piste ne fait aucun bruit de moteur, ne laisse aucune trace durable et semble en apparence bien moins dommageable que la construction d'une route ou d'une coupe forestière. C'est justement ce qui rend ce type d'impact difficile à percevoir : contrairement aux perturbations majeures bien documentées, l'effet d'activités discrètes comme le ski ou la randonnée reste peu étudié, même si ces activités se pratiquent dans plusieurs parcs qui cherchent à protéger des espèces menacées (Lesmerises et al., 2018).
L'intensité de la perturbation jouait également un rôle clair dans les résultats : plus le nombre de skieurs présents augmentait, plus la réaction d'évitement des caribous était marquée. Autrement dit, même un petit nombre de visiteurs peut avoir un effet mesurable sur la répartition d'une espèce sensible.
Ce que ça change pour les amateurs de plein air
Cette étude illustre bien pourquoi le sixième principe Sans trace, celui qui invite à observer la faune à distance et à éviter de la déranger, ne relève pas d'une précaution excessive. Un animal qui semble simplement s'éloigner peut en réalité abandonner un habitat de qualité pendant deux jours complets, avec un coût réel sur sa sécurité.
Concrètement, ça veut dire respecter les zones de fermeture ou les avis de fréquentation limitée dans les secteurs alpins fréquentés par le caribou, éviter de s'aventurer hors des sentiers balisés dans ces zones sensibles, et garder ses distances si un caribou est aperçu plutôt que de s'approcher pour une photo. Les gestionnaires du parc rappellent d'ailleurs que même un nombre restreint de randonneurs ou de skieurs peut avoir une incidence importante sur la répartition de l'espèce (Lesmerises et al., 2018).
En conclusion
Le caribou montagnard de la Gaspésie n'a pas besoin d'un contact direct pour subir les conséquences du plein air. Sa seule présence, répétée sur un territoire déjà réduit, suffit à repousser l'animal vers des habitats plus risqués. Pour les amateurs de ski hors-piste et de randonnée, cette étude rappelle une chose simple : le respect de la faune n'est pas qu'une question de bonnes manières, c'est parfois une question de survie pour l'espèce qu'on croise.
Barclay, E. (2018, janvier). Backcountry skiing is hurting Canada's endangered caribou. Vice. https://www.vice.com/en/article/d344eq/gaspesie-national-park-quebec-woodland-caribou-conservation
Lesmerises, F., Déry, F., Johnson, C. J., & St-Laurent, M.-H. (2018). Spatiotemporal response of mountain caribou to the intensity of backcountry skiing. Biological Conservation, 217, 149-156. https://doi.org/10.1016/j.biocon.2017.10.030
