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Le plein air laisse-t-il une empreinte invisible sur la faune ?

On associe souvent le dérangement de la faune à des activités bruyantes ou motorisées : circulation routière, exploitation forestière, développement urbain. Une randonnée pédestre ou une sortie à vélo semble, en comparaison, presque anodine. Une étude publiée dans la revue Biological Conservation montre pourtant que le simple fait de fréquenter un territoire, même sans bruit de moteur ni infrastructure nouvelle, peut avoir un effet mesurable et important sur une population animale en danger (Corradini et al., 2021).

Mesurer une présence qu'on ne voit pas

Le problème avec le plein air, c'est que son empreinte est difficile à quantifier. Contrairement à une route ou un bâtiment, une piste de randonnée ne laisse presque aucune trace visible sur une carte, même si elle est parcourue des milliers de fois par année. La plupart des études sur le dérangement animal se basent donc sur des indicateurs indirects, comme la distance à une infrastructure, plutôt que sur l'usage réel qu'on en fait.

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Pour combler cette lacune, l'équipe de recherche a développé un nouvel outil : l'indice d'activité de plein air cumulée, construit à partir des données de l'application Strava. Des millions d'utilisateurs y enregistrent leurs sorties de course, de vélo et de ski, créant une carte thermique qui révèle où les gens se déplacent réellement en nature, plutôt que simplement où les sentiers existent. Pour s'assurer que cet indice reflète bien la présence humaine réelle, les chercheurs l'ont comparé aux données de 60 caméras de piégeage installées sur le terrain, et ont trouvé une corrélation forte et significative entre les deux mesures.

Le cas de l'ours brun des Alpes italiennes

Pour tester cet outil, les chercheurs se sont penchés sur une population d'ours bruns réintroduite dans les Alpes italiennes au début des années 2000. Malgré une croissance initiale encourageante, cette population est restée isolée et continue de figurer sur la liste des espèces en danger critique, comptant moins de 50 individus matures.

 

En croisant les déplacements GPS de 12 ours avec la carte d'activité de plein air, les chercheurs ont pu comparer l'effet de la présence humaine réelle à celui des infrastructures elles-mêmes, comme les routes et les sentiers.

Ce que révèlent les résultats

Le résultat principal de l'étude est sans équivoque : parmi tous les facteurs de dérangement testés, la densité d'activité de plein air était de loin le facteur qui influençait le plus fortement le choix d'habitat des ours, devançant largement la proximité des villages ou la densité du réseau de sentiers.

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Un autre résultat surprenant concerne les sentiers eux-mêmes. Pris isolément, un sentier semblait même légèrement attirer les ours, probablement parce qu'ils peuvent l'emprunter la nuit, quand les humains sont absents. Mais dès que l'activité réelle sur ce sentier augmentait, l'effet s'inversait complètement : les ours évitaient fortement les zones les plus fréquentées, peu importe la présence physique d'infrastructures. Autrement dit, ce n'est pas le sentier en soi qui dérange la faune. C'est le fait qu'on l'emprunte.

Un territoire qui rétrécit sous la pression de nos loisirs

Les implications de ce résultat dépassent largement le cas d'un sentier isolé. En superposant l'ensemble des données, les chercheurs ont produit une carte prédisant où les ours étaient susceptibles de s'établir dans la région. Comparée aux études précédentes, cette carte révèle un habitat beaucoup plus fragmenté qu'on ne le pensait, avec de grands corridors jugés autrefois adéquats réduits à une mosaïque de petits fragments isolés les uns des autres.

 

Cette fragmentation invisible menace directement l'objectif de conservation à long terme de cette population, qui visait à se connecter à d'autres populations d'ours dans les Alpes et les Balkans. Un territoire qui semble, sur papier, largement disponible pour la faune peut donc s'avérer bien plus restreint une fois qu'on tient compte de l'endroit où les gens vont vraiment se promener.

Des solutions qui existent déjà

La bonne nouvelle, c'est que ce type de dérangement peut être atténué sans nécessairement interdire l'accès à un territoire. Les chercheurs soulignent que des mesures comme la fermeture temporaire de sentiers ou de routes à certaines périodes de l'année ont déjà démontré leur efficacité pour améliorer la qualité de l'habitat faunique tout en maintenant des occasions de pratique pour les usagers.

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Ils notent aussi une mise en garde importante pour les gestionnaires de territoires protégés : multiplier les infrastructures récréatives dans une aire protégée, dans le but d'y attirer plus de visiteurs, peut produire l'effet inverse de celui recherché, en concentrant davantage d'activité humaine dans des zones qui servaient jusque-là de refuge à la faune.

En conclusion

Le plein air n'a pas besoin de bruit ni de moteur pour laisser une empreinte. Notre simple présence répétée dans un territoire peut redessiner, en silence, les limites de l'habitat disponible pour une espèce déjà fragile. Comprendre cette réalité ne devrait pas nous éloigner de la nature, mais plutôt nous inciter à la fréquenter avec davantage de conscience, particulièrement dans les habitats où une espèce menacée n'a déjà plus beaucoup d'espace pour se retirer.

Corradini, A., Randles, M., Pedrotti, L., van Loon, E., Passoni, G., Oberosler, V., Rovero, F., Tattoni, C., Ciolli, M., & Cagnacci, F. (2021). Effects of cumulated outdoor activity on wildlife habitat use. Biological Conservation, 253, 108818. https://doi.org/10.1016/j.biocon.2020.108818

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